La fin de l'innocence (8 / 10)
Autant 2001 ou The Shining vieillissent mal à chaque année qui passe, autant Full metal jacket demeure un traumatisme cinématographique et une oeuvre intertemporelle qui ne perd rien de son acidité corrosive au fil des années. Les trois phases du fil narratif (l'entrainement lobotomisant avec le mémorable R.Lee Ermey en sergent instructeur, l'ennui derrière les lignes et le travail de journalisme de propagande, et enfin le drame final face au sniper isolé) sont toutes les trois amères et glauques, progressivement mises en place sur un twist final jouant en fait toujours autour de Guignol / Matthew Modine.
Guignol perd sa superbe et de son humanité quand il tourne le dos à Baleine (formidable Vincent d'Onofrio) sous l'effet des nerfs qui lâchent, puis son aplomb quand se conclue fatalement l'entrainement des bidasses. Guignol fait le mariolle et le cake quand il parle du "merdier" mais flippe derrière sa mitrailleuse quand il rencontre ses premiers adversaires. Guignol flingue sans trop de remords les mecs d'en face quand ils apparaissent en petites silhouettes galopantes dans le viseur d'une mitrailleuse, mais se retrouve remis totalement en question quand il doit affronter l'ennemi visage contre visage. Guignol accepte finalement de perdre la dernière trace de son humanité pour pas se dégonfler devant ses copains et accepte la lobotomie en acceptant le monde merdique et la survie comme excuse valable. Personne ne sait finalement si il deviendra "un tueur" ou "un marine mort". Mais qu'importe, ce qui compte, c'est le film lui même, et le non sens permanent des actions des soldats et de leur engagement, de l'évolution de leur mental qui fond peu à peu avec le conflit. Guignol parle de la dualité de l'homme de son badge peace/son "born to kill" sur son casque, sans savoir qu'inconsciemment c'est la même qui le frappe de plus en plus fort.
Les techniques psychologiques de la formation des marines ne sont pas sans faire écho aux techniques développées dans Orange mécanique pour redresser radicalement les droogies dont fait partie Alex, et Kubrick arrive toujours à apposer la force de puissants contrastes entre les dialogues, les images et les symboles, donnant aux séquences un contenu narratif qui devance presque celui des dialogues lui même ou des changements de décors. Des marines pas prêts à abandonner leur humanité, un Baleine rendu fou par la peur de l'échec, un Vietnam iréel et grotesque qui ne fait que restituer le caractère défigurant de cette drôle de sale guerre, des scènes des plus radicales dont certaines sont directement issues de Dispatches, le livre autobiographique sur lequel Kubrick a travaillé pour son film... Full metal jacket, malgré sa réalisation d'époque et son objectif de trauma psychologique, demeure une production ciselé dans son montage et son contenu, dont on ne ressort pas indemne. Une véritable leçon de cinéma.
Par Laurent B. le 11 mai 2010.

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