Portland parano (8 / 10)
Dans les films de Gus Van Sant il y a toujours un ciel pour se perdre et une route pour fuir… Alex, dont le quotidien va basculer suite à un accident sordide, est son sujet. Paranoid Park est une introspection, brute, presque sublimée. Le récit se veut d’abord déstructuré, à l’image de l’adolescence insouciante et indolente, pour mieux se recomposer au final, abandonnant le spectateur partagé entre malaise et ivresse.
Le film charme par sa photographie magnifique, sa mise en scène particulière et contemplative, sa bande son à tomber (principalement des morceaux d'Elliott Smith), et sa narration cerclée. Il ne se construit pas sur une chute, il n'y a pas de réelle tension ou de conclusion en soit au film, et l'on vient rapidement à savoir pourquoi Alex flippe autant, les situations s'expliquant en "séquences dé-séquencées" durant la pellicule. Le metteur en scène joue comme à son habitude énormément sur les contrastes : celui de la musique et la situation, celui la poésie d'un instant et le gore d'un autre, où l'image bascule, tantôt superbe, tantôt vieillie par des plans en super 8 de sessions de skate en slow motion. Paranoid Park est un film beau et surprenant, expérimental tout en sachant rester accessible, au moins beaucoup plus que le désossé et délicat Last days. L'image, le flou et les sons (volumes et effets) sont utilisés à merveille pour donner un avancement de l'esprit d'Alex, qui navigue entre apathie, confusion, angoisse et rêves.
Les personnages sont encore une fois particuliers bien qu'un peu caricaturaux... On notera un sympathique caméo de John Robinson (déja porté à l'écran par Van Sant dans son Elephant). Seul Alex a une personnalité assez unique, si on peut appeler son manque de personnalité sa personnalité. On peut supposer que Gus cherche justement traiter de l'apathie et de la communication dans la jeunesse actuelle dans ce film : Alex est incapable de communiquer, à lui même, à sa copine, à sa famille, et excepté au Paranoid Park, il erre dans des décors de carton, où il ne trouve nulle part sa place. Quand le meurtre accidentel d'un agent de sécurité l'oblige à fuir le Paranoid Park, le seul endroit qui demeurait sa maison disparaît à son tour. Van Sant sait toujours dénicher de jeunes acteurs hallucinants, troublants et irréprochables (River Phoenix, Ellias Mc Connel et Michael Pitt par le passé) : là encore, Gabriel Nevins porte en lui toute la candeur juvénile et le détachement qu’il fallait pour le rôle d’Alex. Il y a chez Van Sant cette croyance en l'objectivité de la caméra, et Paranoid Park le montre encore. Comme pour Elephant (l'opus qui s'en rapproche le plus), Paranoid Park livre une réalité brute, telle quelle, à peine esthétisée par une superbe image. La où le cinéaste excelle, c'est lorsqu'il montre la violence des questionnements intérieurs de l'humanité.
Paranoid Park a également le mérite d'être moins sujet à controverse qu'Elephant, moins trash que Gerry et moins contemplatif que Last Days, demeurant plus accessible au profane du cinéma de Gus, pour peu que ce dernier fasse la démarche d'aller vers le film. Ce dernier traite, outre le fait de l'angoisse d'être un meurtrier involontaire et de la peur d'être dépisté, de l'apathie de la jeunesse gavée des années 2000, de l'envie même de vivre quelque chose qui aille plus loin que tout ce que l'on a déjà sous nos yeux et sous nos mains, et des rapports compliqués entre un adolescent perceptif de la nature des gens autour de lui, et des gens qui l'entourent, qu'il n'arrive pas à comprendre, en ne sachant pas s'intégrer à leurs envies qui lui paraissent futiles. A part sa place retrouvée dans son monde, Alex n'a aucune révélation lumineuse : cette apathie sûrement volontaire pourra être agaçante pour certains, jugeant qu'elle freine la réflexion, là où par exemple Orange Mécanique utilisait cette fracture "avant/après/désormais". Pas de morale sur "l'histoire", comme dans Elephant, rien n'est ni loué ni blâmé. Van Sant se contente de livrer bruts les événements, d'éveiller notre sensibilité et notre sens critique. Aussi nourrit-il toujours des ambiguïtés : chacun va voir dans ses films des circonstances différentes et personne n'aura réellement ni tort ni raison. D'aucuns critiqueront le film comme il est habituellement matière à critiquer dans le cinéma de Van Sant lui même. Malgré cela, Paranoid Park demeure beau, mélancolique et non dénué de poésie. Si l'on est sensible à l'art de Gus Van Sant, il demeure réussi et rafraichissant.
Par Laurent B. le 5 mai 2010.


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