L'avocat du diable (8 / 10)
99 francs est un film qui va diviser, autant pour l'historique controversé de ses auteurs (Jan Kounen, papa du psychotique Dobermann et Frédéric Beigbeder, considéré par certains comme l'un des meilleurs écrivains contemporains de l'hexagone, et par d'autres comme un bobo frustré qui étale sa fausse coolitude) que pour le radicalisme de sa narration et de son montage, très agressifs, frappant le spectateur à l'estomac sans concessions.
Entrer dans 99 francs demande une concentration et une attention de chaque instant, qui ne sera pas donnée à tout le monde. Le film ressemble parfois à une sorte de pub qui aurait mal tourné, un peu comme si pour vous vendre de la lessive, une mère de famille mettait son bébé dans la machine à laver. Dans cet OVNI d'inspiration autobiographique, Beigbeder raconte les désillusions des publicitaires face aux nouveaux managers qui les emploient. Ordure lucide et intelligente qui a choisi de l'être pour satisfaire ses besoins personnels au mépris des autres, et en même temps petit atiste encore habité par ses envies de concilier l'art et le marketing, le personnage d'Octave est fascinant de par la conscience de sa propre autodestruction, qu'il ne parvient toutefois pas à arrêter, ce qui en fait un vrai et crédible loser qui ne s'assume pas, contrairement à l'image arty et branchée qu'il tente de se donner. Jean Dujardin est véritablement excellent. Il colle à la peau d'un individu cynique, désabusé, lucide, agaçant, arrogant, perspicace et sacrément camé, qui tente outrancièrement de se faire renvoyer, dégouté par son métier et par son propre génie pour le cynisme. Ses tentatives se soldent par des échecs retentissants qui le propulsent petit à petit au sommet de l'échelle, alors que parallèlement il pète de plus en plus les plombes en constatant l'étendue du vide social dans lequel il se trouve, de l'échec de sa vie amoureuse et de sa paix intérieure à son image d'artiste frelaté.
99 francs est un dérapage anticipé mais amené tellement brutalement sans s'y attendre à chaque scène que même si le tout distribue avec fureur ironie, humour, lucidité et humanité, il n'en demeure pas moins extrêmement éprouvant à regarder. La réalisation épileptique reflète le chaos du cerveau d'Octave, et n'est pas sans rappeler quelques tentatives visuelles similaires elles aussi controversées, comme le Domino de Tony Scott. Kounen est ici toujours à mi-chemin entre le film sérieux et l'introspection, jouant avec les codes du cinéma : Octave se parle à lui même et nous sert de voix off durant tout le film, il s'adresse au spectateur en gelant l'image, en la contrôlant à la manière d'un spot publicitaire et en montrant tel micro et tel trucage. Le film dresse au vitriol le portrait de gens eux-même dépassés par leurs environnement, et qui perdent le contrôle et la stabilité de leur vie professionnelle et privée, victimes des mécanismes qu'ils utilisent tous les jours. Quand Dujardin pète les plombes en beauté, on pense le film finir sur une conclusion classique de repentance , mais le film rebondit sur ses dernières 40 minutes, proposant une fin assez déconcertante. Le film n'apporte que des possibilités, en caméra témoin et journal intime d'un instant "x" sans jamais apporter une solution. Les possibilités sont dans le ton du film, trash, et naviguant entre réalisme et excès de maquillage de la pub.
Constat délavé et blasé d'une société en pertes de repères dans l'overdose d'informations qu'on nous sert tous les jours, 99 francs distille pas mal de références et clients d'oeils à d'autres films traitant plus ou moins des mêmes thèmes, de La firme et Fight club en passant par Trainspotting. C'est un Las Vegas Parano sans les 70's et les excès sur la route, mais avec un Thompson qui aurait été plongé dans le tout Paris du business de la mode. "L'everest de la branlette" comme le cite Octave. Un Everest de vide impliquant une quantité d'actions et de décisions faramineuses et créant un système qui tourne de plus en plus vite sans direction, et qui se traduit dans le film par les hallucinations d'Octave dans quelques belles séquences évoquant un 1984 sous amphétamines. Là encore, la dénonciation est cynique et désabusée, elle n'apporte pas de solution pré-mâchée, dressant uniquement une photographie de société à la dérive, et suivant le parcours de vies qui partent drôlement hors de leurs rails. La meilleure pub au film restant finalement le fait qu'aucune chaîne de télévision à part Arte et Canal+ n'a voulu investir dans la production, la distribution ou la promotion du film, n'ayant voulu risquer de mécontenter ses annonceurs publicitaires. Beaucoup de critiques refusent d'accorder du crédit à un film d'auteur qui a marché au cinéma et déclenché un buzz à sa sortie, mais même en en faisant trop dans le visuel speed et frénétique, 99 francs est une petite bombe dans le cinéma français, qui balaye d'un rail de coke et d'un sourire effronté les Transporteur, Bronzés 3 et autres Chtis qui caracolent en têtes de box offices comme "fleuron" de la production française contemporaine. Même si il conserve quelques travers avec sa réalisation sans concessions et ses excès visuels parfois too much, il demeure un véritable coup de poing et une oeuvre personnelle et riche en qualités, un film inhabituel et trop rare dans le paysage du cinéma français.
Par Laurent B. le 12 mai 2010.

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