L'appel du chaos (10 / 10)
Si Batman begins était un bijou cinématographique, Nolan signe avec Le chevalier noir un diamant brut, ciselé dans toutes ses facettes et glissé dans un écrin de velour. Soyons clairs, The Dark Knight efface totalement Batman begins tellement il place la barre bien au delà. Gotham City perd son ambiance glauque et encore un brin steampunk du premier opus, pour un film qui bascule totalement dans l'anticipation moderne. On est dans l'ère post 9/11, et le terrorisme moderne est la nouvelle peur, incarnée par un Joker sublimé, véritable héros de ce film.
Diviser pour mieux régner pourrait être sa maxime, si encore il désirait régner. Mais Heath Ledger a effectivement su donner vie à un agent du chaos irrationnel qui demeure un des meilleurs bad guys vu au cinéma, et qui enfonce sans peine la prestation de Nicholson, et tous les pseudos serial killers froids et calculateurs que l'on tente de nous servir dans les productions récentes. Cramé du cerveau, violent, sans états d'âmes, cynique et sur le fil entre calcul et folie pure, son entrée en scène est fracassante et jusqu'à la confrontation finale qui renverse ses affirmations, il reste flamboyant. Dommage qu'il n'y ait pas plus de place pour lui dans le film tellement il y a de choses à développer et de personnages aussi intéressants et mis en avant également (ce qui est aussi une qualité du film).
The Dark Knight est une superproduction, mais intelligente et racée, un de ces films dont les moyens sont mis pour en foutre plein la vue au spectateur mais où le scénario, les thèmes développés et la personnalité du film crèvent l'écran et composent un film qui marque durablement par sa complexité, sa subtilité de réalisation et son esthétisme travaillé. La dualité chevalier blanc / noir est extrêmement bien trouvée dans le film, et donne tout son sens à son titre. Ce n'est pas le film d'un héros, c'est celui d'un martyr. Extrêmement noir, sinistre et étouffant dans son déroulement et les morts se comptent par dizaines, le long-métrage propose pourtant une mince étincelle qui subsiste au dessus de cette mer d'encore. L'ambiance catastrophique de dégradation totale et cette façon qu'on les bons de s'accrocher à leur idée n'est pas sans rappeler la beauté noire de Nausicaa. Scénario efficace, mise en scène superbe (des petite erreurs pardonnables), bande-son d'Howard et de Zimmer prenante, interprétation époustouflante (Ledger et Eckhart en tête), les adjectifs manquent pour qualifier ce film. Sa plus grande force réside dans le fait que Nolan livre des personnages profondément humains et crédibles. Le réalisateur donne à ses personnages une réelle psychologie (Batman à la limite du Dieu et de l'extrémiste le plus violant, Harvey Dent rongé par la souffrance et la douleur, et le Joker magnifiquement dérangé joué par Ledger, nihiliste par fascination pour le chaos).
The Dark Knight, dans son traitement réaliste de la guerre qui oppose les gangs à la justice, fait davantage penser à Heat ou à American Gangster qu'à un Spiderman. On gagne en solidité narrative ce que l'on perd en fantaisie, et on troque le Joker hilare de Jack Nicholson contre la boule d'angoisse. Au bout du compte, l'histoire est la même : l'ordre, le sérieux, la rigidité contre le chaos, le rire, la liberté. La différence, c'est que ce Dark Knight aime à développer ses thèmes en de longues tirades explicatives sur la fine frontière entre le bien et le mal, l'ordre et le chaos... Le scénario est malin, bien écrit, et ménage de vraies plages de suspense que la réalisation exploite habilement. Un film sombre et pesant, pas trop manichéen, des méchants ayant une réelle psychologie et non réduits à l'état de bouffons sanguinaires, un héros trouble, un Joker royal. Et surtout, une suite, vite.
Par Laurent B. le 30 avril 2010.


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